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Les poteaux télégraphiques

Aspect industriel et technico-économique

Souvenez-vous de l'invention de Samuel Morse qui finit par obtenir, en 1840 un brevet pour son télégraphe, après de nombreux travaux de recherche et d'essais et un effort soutenu pour convaincre des investisseurs réticents.

Son système de transmission de signaux à distance se composait d'un poste émetteur où un opérateur générait des signaux codés (le code Morse) à l'aide de son manipulateur, un poste récepteur qui enregistrait le message sur un bande de papier et entre les deux stations, une ligne télégraphique dont la longueur pouvait atteindre plusieurs centaines voire milliers de kilomètres.

Vous avez sans doute encore en mémoire la construction de la première ligne qui traversait d'Est en Ouest les Etats-Unis et qui mit fin, en 1861, à l'activité des célèbres Pony Express.



Cavalier du Pony Express
saluant les monteurs de la Western Union Telegraph Co
vers 1860

Le croquis ci-dessous rappelle le principe du télégraphe Morse.



Schéma d'une ligne de télégraphe
Système Morse
Retour du courant par la terre

Le télégraphe, après des débuts hésitants, rencontra rapidement un vif succès, d'abord aux USA bien sûr, dès la fin de la Guerre de Sécession puis en Europe après la Guerre de 1870, avec comme premiers clients les services boursiers des grands groupes financiers et les premières entreprises multinationales nées de l'explosion du monde industriel.

On peut rappeler aussi les liaisons à très longues distances avec les pays issus de la colonisation (Indes, Extrême-Orient, Afrique, ...) rendus accessibles grâce au câble sous-marin.

Pour relier entre elles les stations de télégraphe puis plus tard de téléphone, il fut donc nécessaire, dès le milieu du XVIIIe siècle de tirer au travers des pays en cours d'industrialisation, des lignes aériennes isolées du sol et hors de portée des hommes et des animaux.

Poteau bois
Poteau bois
Sembadel-Gare - Puy-de-Dôme

Les premières lignes télégraphiques aériennes ont vu le jour à partir des années 1840. Pour traverser les fleuves puis les océans, les câbles sous-marins seront mis au point et installés un peu plus tard à partir des années 1866.

Les lignes aériennes se composent d'un support sur lequel sont installés des isolateurs. Sur la base du retour d'expérience des premières installations, les technologies vont bien sûr rapidement s'améliorer (et se standardiser) de façon à rendre le montage plus facile, sécuriser la résistance mécanique et électrique des installations soumises aux caprices du temps et réduire les coûts de maintenance.

Le bois est resté le matériau de base pour la construction des poteaux. D'abord réalisés à partir de troncs de résineux bruts, ils sont dès avant 1900 travaillés dans des scieries spécialisées pour en faire des supports parfaitement droits et dimensionnés suivant des normes bien précises imposées par les sociétés clientes.

Compte tenu des besoins liés au développement du télégraphe, du téléphone et des réseaux d'électricité, une véritable industrie de fabrication de poteaux bois va se développer dans les pays industrialisés.

Pour améliorer la tenue dans le temps des poteaux bois et retarder des attaques d'insectes ou de champignons, les fournisseurs ont dû faire des choix parmi les espèces d'arbres à réserver, faire les coupes forestières au bon moment de l'année (à "lune descendante" dit-on) et traiter chimiquement les troncs avec des produits fongicides et insecticides.

Ainsi va naître dans les régions forestières françaises un nombre important de petites exploitations qui fourniront aux services des PTT et aux sociétés d'électricité des millions de poteaux en bois de résineux.

Les PTT exigent des fûts sans couronnes de nœuds : certains résineux ont en effet des branches qui partent toutes à un même niveau, alors que d’autres ont le départ des branches réparti de façon hélicoïdale. Les couronnes de nœuds fragilisent le poteau et risquent de provoquer des accidents dus à la casse en cet endroit.

Même si leur nombre a diminué au profit d'entreprises modernes hautement mécanisées (et automatisées), la fourniture de poteaux bois reste aujourd'hui encore une activité industrielle importante.

La fabrication de ces supports doit répondre de nos jours bien sûr à des normes sévères (par exemple les normes NF EN 12511, NF EN 12510, NF EN 12509, NF EN 12479, NF EN 12465) et les livraisons subir de nombreux tests de réception.


En ce début du XXIe siècle, les besoins en poteaux bois sont relativement stables et sont couverts par seulement quelques grands chantiers qui ont effectué une mutation technologique importante et sont équipés de raboteuses modernes, de grappins mécaniques, mettant fin à la découpe manuelle des troncs et ont automatisé le procédé d’autoclave pour le traitement du bois en prenant en compte tous les aspects liés à l'utilisation de produits antiseptiques dangereux et en particulier les exigences environnementales européennes.

Conformément à la règlementation, un marquage est apposé sur chaque poteau. Il précise en particulier le traitement chimique reçu et la date de fabrication du poteau.

Les unités de production en France sont à même de produire des centaines de milliers de poteaux par an pour une demande qui est supérieure à plusieurs millions d'unités.

Imaginez que dans les années 1970/80 la demande française d'environ 1 500 000 poteaux/an était couverte par 800000 poteaux bois fabriqués en France et environ 350000 poteaux d'importation, le reste étant des poteaux et supports métalliques.

Le parc de poteaux en bois des PTT était en 1900 d’environ 2 millions, en 1962, 10 millions et en 1990, d’environ 25 millions. Avec la mise en câbles souterrains et aériens du réseau des télécommunications, il a fortement diminué et il est évalué actuellement à environ 8 millions. A noter que de nombreux poteaux métalliques ont été utilisés et sont eux aussi toujours en service.



Poteaux épicéas à tête ronde
Stock en cours de fabrication
Photo Société HUETBOIS

Traitement chimique des poteaux

Deux grands procédés ont été développés pour le traitement des bois des poteaux.

Le premier et le plus ancien sans doute est le procédé BOUCHERIE qui consiste, sur des arbres fraîchement abattus, à chasser la sève par une solution antiseptique - en général du sulfate de cuivre - injectée sous pression. Ce procédé est très bien adapté au traitement des pins sapins et épicéa. La durée du traitement, en jours, doit être, d'après les spécialistes en la matière, quasi égale à la longueur en mètres du poteau !

Le deuxième procédé dit procédé mécanique consiste à faire pénétrer de la créosote (un composé chimique issu de la houille) dans le bois, à refus, par une mise sous vide et/ou en pression du poteau dans un autoclave. Ce deuxième procédé permet de traiter des bois secs et convient bien aux bois d'importation. Le traitement est suivi d'un séchage à l'air libre du bois pendant 3 mois.

Un chantier utilisant cette technique existe à Saint Médard d’Eyrans, près de Bordeaux. Il est visible depuis la voie ferrée Bordeaux-Toulouse, sur la droite.

Mais l'imprégnation peut-être faite avec d'autres agents chimiques. On peut citer le Pentachlophénol, les CFK (Cuivre, Fluor, Chrome), les CCB (Cuivre, Chrome, Bore) et surtout les CCA (Cuivre, Chrome, Arsenic) qui présentent une grande toxicité.

Il n'est pas exclu de trouver aussi du lindane, un insecticide organochloré commercialisé depuis 1938, dans les bois traités.

Ces procédés de traitements portent des noms spécifiques suivant le processus retenu. Vous entendrez parler de méthode Rüping, Estrade ou Bethel.

Un autre traitement des bois est utilisé pour prolonger la vie des poteaux. Un liquide fongicide est injecté dans le pied du poteau, à l’endroit où il sort de terre (procédé Cobra).

Production française

Dans les années 1980, les 2/3 de la production de poteaux en France provenaient d'une cinquantaine de chantiers dépendant d'une vingtaine d'entreprises et implantés principalement en Auvergne, dans les Vosges et en Saône-et-Loire.

On retrouve trace d'anciennes entreprises dans le Puy-de-Dôme et en particulier près d'Ambert dans le Livradois.

L'imprégnation des poteaux télégraphiques fut introduite dans cette région vers 1897.



Tour d'imprégnation de poteaux en sapin
Saint-Alyre-d'Arlanc sur la Dore (63)

A Saint-Alyre-d'Arlanc, l'entreprise de fabrication de poteaux avait mis en place une station d'imprégnation au sulfate de cuivre. Les beaux cristaux bleus étaient livrés en sacs de jute de 50 à 100 Kg en provenance de l'Angleterre.


Sacs de jute
poids moyen 60 Kg

Sulfate de Cuivre
forme cristallisée

Certains chantiers pouvaient aussi faire un traitement au fluorure de zinc.

Pour le sulfate de cuivre, il s'agissait du procédé du Dr BOUCHERIE, même si ce terme est peu évoqué aujourd'hui par les gens de la région.

Un mélange d'eau et de sulfate de cuivre (10 %) était stocké dans une fosse étanche à la base d'une tour qui comportait en hauteur trois cuves de grande capacité (15 à 30 m3). Ce mélange était alors envoyé à l'aide d'une pompe (à l'origine à bras, puis mue par un moteur à essence et enfin un moteur électrique à partir de 1935 seulement) dans la cuve supérieure qui alimentait par gravité les deux cuves inférieures en maintenant leur niveau quasi constant. Le liquide redescendait, par gravité, jusqu'aux troncs d'arbre à traiter via un réseau de tuyauteries (voir la photo en fin de page).

L'unité traitait des poteaux de 6.5 m, 7 et 8 m. Les deux cuves d'alimentation, installées à des hauteurs différentes sur la tour permettaient d'avoir des pressions d'injection variables suivant le type de tronc à traiter.

Les troncs étaient alignés sur un pan incliné. Une calotte en bois munie d'un joint d'étanchéité était plaquée à l'extrémité de chaque tronc et maintenue à l'aide de deux griffes en fer. Un trou percé au centre de la calotte et muni d'un embout rigide appelé "le bistouri" permettait d'injecter le produit de traitement en assurant une étanchéité aussi parfaite que possible.



Système d'injection de sulfate de cuivre dans les troncs
Schéma de principe
Croquis DSPT 2011


Joint en paille
facile à réaliser, efficace
et pas cher !

Ruches en paille
vers 1900

Le joint d'étanchéité pouvait bien sûr être constitué par un anneau de caoutchouc, mais dans les installations les plus rustiques il était réalisé à partir d'un simple toron de paille ; système simple, peu couteux, efficace sans doute et surtout facile à changer sans devoir courir chez le quincailler ... et puis le joint était "adaptable" à différents types de résineux et façonnable à la main pour épouser des coupes de bois pas toujours parfaitement franches.

Depuis des générations on savait faire des "paillas" à Arlanc, ces ruches en paille torsadée montée en spirales. Alors de là à faire des joints d'étanchéité, il n'y avait eu qu'un pas technologique à franchir !

Tiens, on raconte même dans le pays d'Ambert que lorsque le joint d'étanchéité de l'alambic venait à se déchirer, on le remplaçait par un joint en paille pour ne pas arrêter la campagne de distillation.

.... Bon, mais revenons à nos poteaux !

En cas de fuite, le bas du pan incliné, en forme de goulotte, récupérait le liquide perdu et le ramenait dans la fosse de stockage en bas de la tour. Mais le système de récupération ne permettait pas d'éviter, bien sûr, que du liquide chimique tombe accidentellement au sol. D'où une inévitable pollution locale dont on retrouve encore trace cent ans après.

Au bout de quelques jours, le sulfate de cuivre qui avait traversé en longueur tout le tronc ressortait à son extrémité libre.

Un test obligatoire consistait à passer sur cette extrémité du chlorure de fer qui virait au rouge si le traitement avait été correctement réalisé.

La ligne de chemin de fer qui desservait St Alyre d'Arlanc dés 1902, a permis le transport de ces poteaux - éléments lourds et encombrants - dans bien des régions de France (et des colonies) à une époque où la demande était importante compte tenu des évolutions techniques (développement du chemin de fer, de la téléphonie et de l'électricité).

St Alyre d'Arlanc, petite bourgade perdue dans les montagnes d'Auvergne, près de La Chaise-Dieu, a compté jusqu'à 5 scieries et sa gare et a même été à cette époque la deuxième de France pour le transport du bois.

Une aubaine économique pour cette région peu favorisée.

Le bois - ainsi que l'exploitation de carrières de quartz laiteux - faisaient vivre plus de 1 000 habitants sur la commune entre 1870 et 1900, alors qu'il n'en reste plus aujourd'hui que 180.

Il existait aussi à Usson (dans la Loire, à une trentaine de km de St Alyre d'Arlanc), au début du XXe siècle, deux chantiers d'imprégnation au sulfate de cuivre de poteaux en résineux à destination des PTT.

L'image ci-dessous montre l'installation d'imprégnation de l'une de ces entreprises. Elle ressemble beaucoup à celle de St Alyre d'Arlanc.

On peut supposer qu'il y avait bien d'autres chantiers, à la même époque, dans cette région du Forez riche en forêts de pins et sapins.

Dans les années 1920, un wagon de 150 à 200 poteaux partait chaque jour depuis la gare de Saint-Alyre.

Les poteaux téléphoniques étaient expédiés en général à Brioude où se trouvait un grand centre de répartition des PTT. Ils voyageaient sur des wagons plats de 15 m de long, via Saint-Germain-des-Fossés.

Il existait aussi dans cette ville une usine, créée en 1925, dont l'activité consistait à traiter le bois, poteaux électriques et téléphoniques, charpentes et traverses de chemin de fer, par imprégnation profonde à la créosote et aux sels minéraux.

Cette entreprise a cessé son activité vers 1990 et a été depuis démantellée.



Tour d'imprégnation de poteaux en sapin
Usson en Forez (42)
Les Monts du Forez riches en pins et sapins de qualité produisaient au siècle dernier 3 types de bois. Le bois de mines, du pin découpé en étais de 5 à 6 m de long, pour St-Etienne et le bassin minier de la Loire, le bois en fût pour les poteaux télégraphiques et électriques expédiés dans toute la France et le bois de construction - du sapin - pour les charpentes. Ces différents types de bois étaient transportés en train jusqu'à la plaine et la région de St-Etienne où ils étaient vendus aux clients. En 1938, le train a transporté plus de 130 000 tonnes de bois de Sembadel-gare à plus de 1 000 m d'altitude jusqu'à Bonson (Saint-Etienne) à 350 m seulement.

Pour finir précisons que l'activité de "potellerie" a cessé définitivement à St Alyre en 1975, mais qu'elle avait déjà fortement décliné depuis les années 50, suite à l'importation de bois vendus à bas prix sur le marché français.

Pour compléter cette page, voici quelques images d'autres chantiers de production de poteaux en bois retrouvés sur des cartes postales anciennes.



Chantier de traitement de pins vers 1910
Brassac-les-Mines (63) - Scierie Gibelin

A Chabreloche, petite cité des montagnes de la région de Thiers (63), un chantier de production de poteaux imprégnés était en exploitation près de la gare, sur la ligne de chemin de fer de Clermont-Ferrand à Lyon. L'entreprise était reconnaissable de loin à son estacade, cette tour de bois avec ses réservoirs de sulfate de cuivre dont on a vu quelques exemples du côté de Sembadel, distant d'une cinquantaine de kilomètres.



Chabreloche - Puy-de-Dôme
Chantier de traitement des pins vers 1910


Chantier de traitement de poteaux en bois
Ouvriers au travail - En Auvergne vers 1900 - St Germain-l'Herm

Vous noterez sur la photo ci-dessus que le personnel travaillait sans protection particulière à la manipulation des seringues d'injection de créosote ou de sulfate de cuivre, produits dangereux et fortement toxiques.

Aucune protection non plus contre les écoulements intempestifs de ces antiseptiques dans le sol.

On comprend que des analyses faites sur ces zones d'anciens chantiers aient pu mettre en évidence une pollution parfois très marquée des terres, voire localement, des nappes phréatiques.

Les troncs fraîchement coupés étaient alignés perpendiculairement à la goulotte, la tête en bas, légèrement inclinés pour assurer un écoulement gravitaire des produits. La calotte, décrite plus haut dans la page, était reliée aux tuyauteries visibles sur la photo.

L'ouvrier placé en bout du tronc semble en tenir une dans sa main gauche et celui le plus à droite a le marteau qui servait à enfoncer les griffes dans le tronc pour maintenir cette calotte.

La goulotte ramenait à la base d'une tour de stockage les inévitables fuites de sulfate. Il y avait en toute vraisemblance une tour placée derrière le photographe.

Une deuxième installation identique est visible sur la droite de la photo.

Dernière précision technique ; le sulfate était distribué sur les divers tuyaux souples par une rampe qui longe la goulotte et que l'on arrive à voir sur l'image. Il y avait aussi, au niveau de chaque départ de rampe, un robinet d'arrêt bien sûr. Au niveau des tubes souples, le débit devait être interrompu en pliant le tuyau.

Ce dispositif rustique ne devait pas manquer de fuire régulièrement ! surtout que la pression à ce niveau était loin d'être négligeable (une quinzaine de mètre de colonne d'eau soit pas loin de 1,5 bars à peu près, presque autant que sur votre robinet de douche) .... alors pollution des sols assurée ! .... et peut-être même pour les ouvriers une bonne douche au sulfate de cuivre de temps en temps ! Ah ! vive l'ancien temps !! Heureux les innocents qui voudraient nous faire revivre cette époque ....

Voici quelques images datant des années 1980, qui montre plus en détail les dispositifs mis en place sur un chantier d'imprégnation à Aumont-Aubrac en Lozère.

Les calottes utilisées sont tout à fait identiques à celles utilisées une centaine d'année avant en Auvergne, preuve d'une technique aboutie qui n'aurait pas évoluée en un siècle.



Calottes d'injection de sulfate
Aumont d'Aubrac Lozère vers 1983
Photo J.P. Volatron

On notera sur l'image que le système d'étanchéité est loin d'être parfait et que des écoulements importants de liquide sont visibles au niveau de la calotte au premier plan.



Chantier d'imprégnation de poteaux
Aumont d'Aubrac Lozère vers 1983
Photo J.P. Volatron

Une tour tout à fait identique à celle de Saint Alyre d'Arlanc dans le Puy-de-Dôme.


Quelques mots sur le sulfate de cuivre


publicité d'époque
Photo Michel Bernard

Si vous consultez la littérature, vous trouverez que le sulfate de cuivre (formule chimique SO4Cu) est un composé chimique dont une des principales utilisations actuelle est la préparation de fongicides pour l'agriculture y compris biologique (connue sous le nom de bouillie bordelaise). Ce composé est utilisé pour le traitement de la vigne contre le mildiou.

Il est aussi utilisé de nos jours pour le traitement des bois d'extérieur : poteaux , piquets et mobilier de jardin, aires de jeu.

Les sels de cuivre sont caractérisés par une couleur bleue intense. Ils sont nocifs en cas d'ingestion, irritants pour les yeux et la peau, très toxiques pour les organismes aquatiques.

Le sulfate de cuivre est à manipuler avec attention, en utilisant des gants.


Mines de cuivre de Chuquicamata
La Terre vue du Ciel - Yann Arthus-Bertrand

Le cuivre est un métal assez abondant sur terre. On le trouve le plus souvent sous forme d'un minerai appelé chalcopyrite sulfure double de cuivre et de fer (CuFeS2).

Une des plus grandes mines du monde est celle de Chuquicamata au Chili dont on voit une image ci-contre.


Une façon simple de fabriquer du sulfate de cuivre est de traiter de la grenaille de cuivre par l'acide sulfurique.

C'est pour cela qu'il est souvent obtenu, industriellement, comme sous-produit du décapage chimique du cuivre par l'acide sulfurique.


Pile Meidinger
au sulfate de cuivre

Au début du siècle dernier et jusque dans les années 1950, le sulfate de cuivre était aussi un des éléments de base de piles électriques connues sous le nom de pile Daniell (en Angleterre), Meidinger (en Allemagne), Callaud (en France), Minoto (en Italie), gravity battery (aux USA). Ces piles construites à des centaines de milliers d'exemplaires servaient à alimenter les stations de télégraphie/téléphonie et le système de signalisation des chemins de fer.

Dès le XIXe siècle, les grands pays industrialisés étaient producteurs de sulfate de cuivre, mais vers 1900, l'Angleterre avait acquis, semble-t-il en Europe, une position dominante par une exportation importante de ce produit. Les Compagnies faisaient aussi fabriquer du sulfate dans de nombreuses filiales. Peut-être étaient-elles aussi propriétaires de mines de cuivre dans des contrées éloignées du Commonwealth.


Widnes Smoke
Image Wikipedia

En tous cas, la Widnes Co. était un des fournisseurs des fabricants de poteaux auvergnats au début du siècle dernier comme en témoignent des archives locales. Cette entreprise était implantée dans la ville de Widnes - région de Liverpool, grand centre de la chimie, baptisée vers 1900 "l'enfer empoisonné" d'Angleterre (poisonous hell-town).

La Dennis Brothers Co., créée en 1860, autre fabricant important de sulfate de cuivre était implantée à Macclesfield, une ville industrielle elle aussi pas très loin de Liverpool.

Si l'Angleterre n'avait pas beaucoup de vignes à "sulfater", elle avait par contre une agriculture à protéger contre les maladies des plantes.

Il faut se souvenir que la Grande Famine des années 1845-1849 en Irlande avait été provoquée par une épidémie de mildiou qui avait décimé les cultures de pommes de terre et que grâce aux études du botaniste britanique Miles Joseph Berkeley père de la mycologie et du botaniste allemand Anton de Bary, l'action bénéfique du cuivre avait été démontrée vers 1861.

Il faut garder aussi en mémoire que l'Angleterre avait à cette époque un parc immense de piles téléphoniques à entretenir sur son territoire mais surtout dans son immense royaume du Commonwealth, sans compter des dizaines de milliers de poteaux à implanter et à remplacer périodiquement.

A bien y penser, le sulfate de cuivre devait être considéré, au début du siècle dernier, comme une matière stratégique.

Dans notre pays, à Salindres dans le Gard, non loin d'Alès, la Cie des Produits Chimiques d'Alais et de la Camargue (AFC qui deviendra plus tard Pechiney), abandonne au début du siècle dernier la production de soude par le procédé Leblanc et se retrouve en surproduction d'acide sulfurique. Elle va devenir un très gros producteur de sulfate de cuivre pour répondre à la demande des vignerons français frappés par le mildiou, maladie créée par un parasite microscopique qui s'est avéré très sensible au cuivre.

A la même époque, vers 1906, La Cornubia, spécialisée elle aussi dans la fabrication de sulfate de cuivre et de fongicides, s'installe à Bordeaux . Filiale française de la compagnie anglaise Dennis Brothers, La Cornubia s'implante sur la rive droite de la Garonne par commodité pour ses approvisionnements par voies fluviale et maritime. En outre, elle bénéficie de la proximité des autres industries chimiques de la région bordelaise avec lesquelles elle entretient des relations d'échanges. Vers 1920, sa production de sulfate de cuivre était de 30 000 tonnes/an. L'implantation de cette usine était liée bien sûr aux besoins du vignoble bordelais. La Société a cessé définitivement ses activités le 1er janvier 2005 suite à sa liquidation judiciaire. Compte tenu de la dangerosité du site liée à la présence de produits cuivreux dans les bâtiments de production, les aires de stockage et le sol, la mise en sécurité du site et sa dépollution ont été demandés au liquidateur judiciaire. Les travaux de dépollution, suivis par la DRIRE locale, sont en 2011 encore en cours. Le site d'une surface de plus de 20 000 m2, situé en zone industrielle, ne peut pas être réaménagé tant que ces travaux ne seront pas terminés. Le coût d'une telle opération est estimé à plusieurs millions d'Euros ce qui donne une idée de l'ampleur des travaux à mener et sans doute de leur complexité technique.

Composés cupriques
Pollution de sol par du sulfate de cuivre

Grimpez au Poteau maintenant !


Monteur de lignes
Le Puy-de-Dôme
en arrière plan

Une fois le poteau mis en place, il convient d'installer les fils et de les fixer sur les isolateurs.

Exercice délicat et périlleux réservé à des ouvriers monteurs spécialisés dans ces opérations.


Agent sur griffes
Ceinture de sécurité de rigueur !

Chaque étape du montage doit respecter des règles très strictes et le fil doit être tendu correctement de façon à assurer une bonne tenue mécanique de l'ensemble quel que soit le temps, été comme hiver.

Après mise en service de l'installation, des inspections périodiques sont faites ainsi que des remplacements de matériels (supports, isolateurs, ....).

Pour effectuer tous ces travaux, bien sûr, il est indispensable de savoir monter aux poteaux !

On ne monte pas aux poteaux bois avec une échelle ! On ne va pas à la récolte des cerises quand on est monteur électricien ou téléphoniste.

On enfile sa tenue de travail, on met un casque de sécurité en théorie et on attache ses griffes de façon à pouvoir monter au poteau par la vraie force de ses jambes.

Encore faut-il un peu d'apprentissage et d'entraînement pour monter avec ces accessoires aux pieds. Il faut bien enfoncer les griffes dans le bois relativement tendre pour bien assurer la montée, mais sans doute pas trop pour ne pas rester coincé à mi-hauteur.

sans doute un exercice moins facile qu'il n'y parait ! surtout chargé avec l'outillage dans la musette !

... et puis la descente n'est pas forcément plus simple que la montée !

En tout cas, de nos jours, la technique reste d'actualité. On ne va pas vous installer une nacelle au pied du poteau en plein hiver en pleine campagne ! Bon, c'est vrai les lignes courent souvent le long des routes , ... mais enfin, pas toujours .

C'est haut quand même un poteau, il ne faut pas avoir le vertige et bien s'assurer avec sa ceinture de sécurité pour ne pas risquer la chute !

Ces travaux sont réalisés par un personnel qualifié et chaque intervention est bien sûr consignée dans un document spécial (la gestion des travaux d'entretien est assurée aujourd'hui par des moyens informatiques).


Accessoires indispensables pour monter aux poteaux
Image de gauche : des Griffes
Image de droite : des Grimpettes

Quelques indications sur le repèrage des poteaux en France

Les images ci-dessous montrent les informations que l'on trouve généralement sur les poteaux.


Indications portées sur un poteau
en France

Image de gauche : La plaque bleue est la plaque d'identification du poteau. Sur une ligne donnée, chaque poteau porte un numéro (ici N881614). Cette indication permet de connaître avec précision où se trouve le poteau, soit en cas d'accident, soit pour localiser une ligne desservant une habitation, à partir d'une carte géographique.

Image du centre : Cette plaque de signalisation est posée (théoriquement) sur tous les poteaux, pour dégager la responsabilité de France Télécom en cas d'accident.

Image de droite : Le clou enfoncé dans le poteau donne un certain nombre d'informations sur le poteau lui-même, en particulier le nom de l'entreprise qui l'a fabriqué, sa date de fabrication et son type d'imprégnation et quelques informations supplémentaires utiles à sa traçabilité. Ces informations permettent la gestion du parc de poteaux, le suivi pour entretien, etc.


Qu'en est-il des poteaux bois de nos jours ?

Poteau Australie
Poteau primitif
Ligne ancienne région Alice Springs - Australie
poteau en bois local - eucalyptus

De nos jours, en France, les poteaux électriques et les poteaux type France Telecom sont encore souvent des poteaux en bois compte tenu des caractéristiques mécaniques et de portance de ce matériau, même s'il existe aussi des poteaux en béton armé et des poteaux métalliques.

Ailleurs, dans le monde, le poteau bois est aussi très utilisé si on en juge aux nombreuses images qui circulent sur Internet ; des poteaux droits, mais aussi parfois des poteaux un peu plus tordus qu'on n'accepterait pas de poser dans notre pays.

Des millions de poteaux sont visibles en Amérique du nord, depuis ceux qui bordent les interminables routes toutes droites du far-west, jusqu'aux immenses poteaux canadiens qui vont jusqu'à supporter des lignes électriques à Haute Tension.

Certaines lignes peuvent être constituées avec des poteaux de natures différentes. La première ligne trans-australienne par exemple qui comportait plus de 40 000 poteaux, était faite de poteaux métalliques dans la partie subtropicale pour éviter une destruction du bois par les termites.

Un tel panachage se retrouve aujourd'hui sur des lignes modernes bien sûr. On peut même avoir alternance de parties aériennes et de tronçons enterrés.

Les lignes téléphoniques sont certes constituées de nos jours avec des câbles multi-brins isolés, mais ceux-ci sont toujours portés par des poteaux, surtout hors zones urbaines.

Les poteaux conventionnels vont de 7 m à 15 m de long et sont souvent en bois autoclavé créosote (lettre R sur le marquage). Ils ont une durée de vie escomptée de 25 ans, alors même qu’ils sont en contact avec le sol et soumis aux intempéries.


A noter que les "huiles brunes" qui servent à traiter le bois, sont issues de la houille et contiennent des éléments (phénols, crésols, pyroles, hydrocarbures polycycliques aromatiques, ...) qui présentent un certain degré de toxicité et donc sont interdits d'emploi pour des usages domestiques.

Le traitement à base de sulfate de cuivre est toujours autorisé lui aussi.


Compte tenu de la toxicité de la créosote, son emploi a été fortement limité par l'UE dans la directive 2001/90/CE du 26/10/01 transposée en France par l'arrêté du 2/06/03 ; la créosote est interdite de commercialisation auprès des consommateurs mais elle peut encore être utilisée dans des installations industrielles ou par des professionnels lors d'un traitement curatif in situ à condition que la teneur en benzo-a-pyrène soit inférieure à 0,005 % en poids et que la teneur en phénols extractible par l'eau soit inférieure à 3 % en poids. Par dérogation au Décret n° 92-1074 du 2 octobre 1992, Décret relatif à la mise sur le marché, à l'utilisation et à l'élimination de certaines substances et préparations dangereuses- NOR:ENVP9200018D - article 13, ne sont pas soumis à l'interdiction les solutions de sels inorganiques du type CCA (cuivre, chrome, arsenic) lorsqu'elles sont destinées à être utilisées dans les installations déclarées ou autorisées au titre de la rubrique 81 quater de la nomenclature des installations classées qui mettent en oeuvre des procédés sous vide ou par imprégnation sous pression.

Toujours compliquée la règlementation, mais quand même un bon rempart vis à vis de la protection sanitaire de notre planète !

Le recyclage des vieux poteaux

Le recyclage des vieux poteaux pose un réel problème.

Suivant la nature des produits utilisés pour l'imprégnation du bois, la destruction des poteaux usagés par incinération peut s'avérer très délicate.

Des essais de bois traité au CCA (Cuivre, Chrome, Arsenic ou arséniate de cuivre chromé) par exemple, une des familles de produits antiseptiques utilisées depuis les années 1930 un peu partout dans le monde, ont montré qu'il ne pouvait être incinéré que seul et dans un incinérateur dont les conditions de fonctionnement ont été spécialement adaptés à cet usage.

En France, des bois traités au CCA sont à considérer comme déchets toxiques et déchets dangereux. Cela prévaut en particulier pour les poteaux téléphoniques ou électriques qui auraient reçu ce traitement.

On estime qu'il existe en France environ 25 millions de poteaux. A supposer que l'on arrête brusquement de planter aujourd'hui de nouveaux poteaux, sur la base d'une unité de recyclage travaillant au rythme de 500 000 pièces par an, il faudrait 50 ans pour traiter tous les poteaux actuellement en place dans notre pays.

Ceci étant, compte tenu d'une durée de vie moyenne des poteaux bois comprise entre 25 ans et 35 ans, c'est un parc de plus d'un million de poteaux qu'il convient de remplacer annuellement en France.

Pourrait-on dans ces conditions imaginer un monde sans réseau hertzien dans lequel toutes les informations que nous traitons au quotidien passeraient par des fils suspendus au dessus de nos têtes dans nos villes ou qui courraient le long de nos routes et autoroutes ?

Merci Messieurs Hertz, Marconi, Branly et tous les autres de nous avoir débarassé de cette toile d'araignée gigantesque qui menaçait notre monde.

Un peu d'humour pour finir !



A l'Estacade
Dégustation de produits régionaux !
Illustration Marc-Olivier Baradez - 2012
sur une idée de Pierre Dessapt

Un grand merci à mon ami Jean-Pierre Volatron pour ses conseils techniques et les images rares qu'il a bien voulu me fournir pour illustrer cette page.


Sources :

  1. Les sites Internet sur le sujet
  2. Une voie ferrée secondaire dans le Massif Central. La ligne de Saint-Etienne (Bonson) à Sembadel et ses rapports avec la vie environnante - J.B.ROBERT - Les Etudes rhodaniennes - 1944 - pp 43-61
  3. Les Métiers du bois, Marius GIBELIN - Les Métiers de Toujours - Editions De Borée
  4. Des poteaux et des pierres Blanches - Mémoire vivante du pays d'Arlanc - GRAHLF - ISBN 2-9521363-3-5
  5. Base de données BASOL sur les sites et sols pollués
  6. Le patrimoine des Télécommunications françaises - Editions FLOHIC - ISBN 2-84234-127-9
  7. Sur les rails d'Auvergne - José BANAUDO - Editions du Cabri - Editions de Borée
  8. La Belle Epoque de la Dore - En Pays de Thiers - Bernard Steinbrecher Louis Passelaigue - Editions de la MontMarie - 2006

© 2010-2012 Pierre Dessapt