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Les Niagaras Electriques

Une année de dur labeur détruite en quelques minutes !

Nous sommes dans le Beaujolais, cette longue bande de terre au nord de LYON, couverte de vignes depuis des lustres.

Certaines vignes actuelles ont été plantées il y a bien longtemps et sont sans doute aujourd'hui quasi centenaires.

Les vignerons de cette région ont toujours été très attentifs aux aléas climatiques et de tout temps ils ont redouté les chutes de grêle capables d'anéantir en quelques instants une récolte abondante.

En été, il n'est pas rare en effet de voir s'abattre sur les côteaux du Beaujolais de terribles orages parfois accompagnés de chutes de grêles qui, bien que parfois très localisées, créent des dégâts importants et sont la cause de pertes financières considérables.

Toute une année de travail peut être anéantie en quelques secondes par un tel orage, détruisant ainsi parfois la totalité de la récolte et pouvant même fragiliser pour plusieurs années les ceps de vigne (attaque des zones blessées par des parasites, champignons, ...).

De nombreux chercheurs se sont penchés bien sûr sur ce problème en vue de trouver un moyen efficace de neutraliser les chutes de grêle ou au moins de faire en sorte que les grêlons soient plus petits et moins agressifs.

Près de Fleurie, sur le côteau renommé de la Madone, il est un domaine qui porte le nom étrange de "Domaine du Niagara".

Il n'y a point dans les environs pourtant la moindre cascade qui pourrait évoquer les célèbres chutes nord-américaines.


Tour Eiffel
Niagara électrique
Installation sur l'un des arcs supérieurs

Alors pourquoi ce nom ?

Voici la réponse !

Protéger les vignes contre la grêle

Au début du 20ième siècle, des travaux de recherche sur la formation de la grêle avaient abouti à la mise au point d'un procédé dit « de Beauchamp » (du nom du Comte de Beauchamp qui présenta le procédé à la Société Nationale d'Agriculture en 1911) susceptible d'inhiber sa formation, procédé basé sur l'emploi judicieux de pylônes formant paragrêle, à l'identique des paratonnerres.


Monts du Beaujolais
Niagara électrique
Dispositif anti-grêle
vers 1910

Des essais, en vraie grandeur, seront menés dans la Vienne. Ils feront même l'objet, en 1909, d'un rapport favorable de M. VIOLLE de l'Académie des Sciences.

La Tour Eiffel sera également équipée de "Niagaras électriques" dans le but de vérifier s'il serait possible de protéger la capitale contre des chutes de grêle.

Le dispositif, constitué de peignes métalliques raccordés à la terre, consistait à empêcher la formation de la grêle, en neutralisant l'électricité contenue dans les nuées orageuses (cumulonimbus) ou a minima la rendre inoffensive une fois formée, en la faisant tomber à petits grêlons sans puissance destructrice.

Grace à ces peignes montés sur des pylônes de grande hauteur, l'électricité du sol devait s'échapper en quantité considérable dans l'atmosphère et venir neutraliser l'électricité de nom contraire des nuages.

Investissement important, constitué de structures métalliques d'une hauteur de plus de 40 mètres, ce système sera baptisé Niagara par ses inventeurs - terme évoquant sans doute dans le langage courant quelque chose de grandiose - et d'un peu surnaturel, mais surtout en rapport avec la vitesse de transfert des charges électriques qui devaient s'écouler au sol, par analogie aux chutes d'eau américaines.

Au sommet des pylônes, un dispositif à lames multiples en cuivre pur de forte section relié à la terre par un gros conducteur lui aussi en cuivre était censé "aspirer" au sol les charges électriques des nuages, principal contributeur, de l'avis des spécialistes, à la formation des grêlons.

L'image de gauche ci-dessous montre la conception du montage type Yucca installé dans la région de Poitiers.

L'image de droite montre la partie cachée du dispositif : le raccordement à la terre.

Point intéressant à noter : Dans le cas particulier de la Tour Eifel, Monsieur Eiffel en personne avait suivi le chantier et imposé que les conducteurs soient fixés à la structure de la tour sans percement des poutrelles et mise en place de vis et boulons. Des systèmes à colliers avaient été spécialement développés à cette occasion pour maintenir les conducteurs de cuivre qui descendaient du sommet de la tour jusqu'aux conduites d'eau en sous-sol. Un chantier dont l'importance était sans doute au niveau de l'espoir d'efficacité attendu de ce dispositif antigrêle. Commentaire : Certes en ce début du 19ièmesiècle, les connaissances dans le domaine de la météorologie n'étaient pas aussi fines que de nos jours, mais on a quand même quelques difficultés à comprendre que les décideurs de l'époque aient pu consentir des investissements importants dans un dispositif voué à l'échec. Alors pourquoi les résultats très prometteurs d'efficacité des premiers "Niagaras" prototypes installés dans la Vienne en particulier n'ont pas été confirmés par la suite ? La bibliographie, en dehors de quelques écrits très polémiques qui tiennent plus de la querelle de chapelle entre scientifiques que de l'analyse objective, semble bien discrète sur le sujet ! Dame nature gardera encore sans doute ses secrets pour longtemps ! .... qui a dit réchauffement climatique, tsunami, nucléaire, maïs transgénique ...?

... Nous sommes au 21ièmesiècle voyons ! Analyse scientifique objective et transparence sont de rigueur, n'est-il pas !

... et pendant ce temps là, l'entropie du monde croit inexorablement !

Alors que la grêle continue périodiquement de ravager nos récoltes, pour l'Homme que nous sommes, descendant direct de Néandertal (à moins que ce ne soit de l'Homo sapiens sapiens), la fin d’un cycle que le philosophe Roger Garaudy qualifie d’infernal, est-elle proche ? Vaste débat et sans doute un beau sujet pour un bac futur !


Niagara01 Niagara02

Photo de gauche : Niagara électrique
conception de l'extrémité supérieure - modèle type Yucca

Photo de droite : Tour Eiffel - conception d'un conducteur du poste Niagara de la Tour
connexion aux conducteurs d'eau en sous-sol
.

Mais revenons à nos vignerons du Beaujolais et à leur peur ancestrale de la grêle.

Des études sur les chutes de grêle en France avaient conduit vers 1910, à définir un réseau de protection national, constitué par des lignes de barrages anti-grêle : Barrage du Centre passant par Poitiers et la Vienne, Barrage de la Loire et du Centre traversant le beaujolais, Barrage de la Gironde pour assurer la protection des vignobles du Bordelais, et bien d'autres.

Dans les années 1911, les promoteurs de ce procédé, jugé alors prometteur et intéressant, commencèrent à installer leurs immenses pylônes électriques dans le Beaujolais, premiers éléments du "barrage de la Loire et du Centre".

En 1912, l'espoir de détenir une solution technique au problème de grêle était tel que 23 Niagaras étaient déjà opérationnels sur les collines du vignoble (17 sur des pylônes et 5 sur des clochers d'églises).

Malheureusement, les gros moyens techniques et financiers déployés pour la mise en oeuvre de ces désélectriseurs de nuages donnèrent des résultats bien faibles et peu convaincants.

Constat surprenant alors que les résultats d'exploitation des Niagaras opérationnels en 1911 avaient conclu, après de nombreux orages recensés, à des dégâts mineurs et à une certaine efficacité du dispositif.

En tous cas, dans le Beaujolais, les années qui suivirent furent très orageuses et la protection anti-grêle s'avéra peu efficace au dire des vignerons de l'époque.

Le procédé fut très vite décrié par de nombreux scientifiques et météorologues qui allèrent même jusqu'à déclarer publiquement que la grêle continuerait à tomber là où elle devait tomber et pendant encore bien longtemps.

Même tous les canons de la Grande Guerre n'avaient pas réussi à calmer sur le front les orages de grêles alors que certains proposaient, dans le même temps, de lancer des fusées paragrêles dans les nuages ! Un "pet de lapin" dans une immense concentration d'énergie ! diront les scientifiques.

Les Niagaras du Beaujolais seront détruits en 1921.

Sur le Domaine du Niagara, plus de traces aujourd'hui des pylônes. Seul le nom est resté.

C'est sans doute mieux pour la beauté du site, qui, elle, reste toujours aussi grandiose.

Voilà, vous savez tout, .... Si l'on vous dit NIAGARA, vous ne confondrez plus désormais le vin de glace de la péninsule du Niagara en Ontario avec le somptueux Fleurie de nos côtes du Beaujolais épargnées par la grêle !!!



Paizay-le-Sec - Vienne
Niagara électrique
Dispositif anti-grêle - vers 1910

Sources :

  1. - Conseil général de Meurthe et Moselle - Séance du 29 août 1911 - Vœu relatif à la protection des récoltes contre la grêle - M. FRANÇOIS, rapporteur.
  2. - Le site du Domaine de la Madone dans le Beaujolais
  3. - Protection des culture et travail des hommes - Christian Bain, Jean-Louis Bernard et André Fougerous - Editions Le carrousel
  4. - Les archives du site cnum.cnam.fr

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